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Nina et le géorgien

mercredi 27 février 2008

Moi aussi, café : la provodnitsa   met un point d’honneur à m’apporter dans le compartiment un de ces « trois en un » dont Nestlé a le secret (un mélange de trois poudres : café + lait + sucre), bien allongé. C’est chaud. Avec un « Korovka », une clémentine et deux carrés de chocolat, voilà un petit déjeuner très honnête.

Le hangar d’une gare   affiche ses couleurs, en rouge et blanc : « Pour le 50e anniversaire du puissant Octobre ». On voit un cosmonaute, une usine, des ouvriers, un train. Les dessins sont manifestement entretenus. Rénovés chaque année. A quai, le train Skovorodino-Taldan.

Les voisins des autres compartiments s’affairent, passant qui avec sa trousse de toilette sous le bras, qui son paquet de cigarettes. La sandale est de mise. il fait 27°. On commence à s’accouder dans le couloir pour voir le paysage, se réjouir des bouleaux, tuer l’ennui. Je m’accoude. La fenêtre en vis-à-vis de mon compartiment est très embuée.

Ma voisine m’invite à partager la sienne, me demande si je voyage pour du travail. Non, juste pour voir à quoi ça ressemble, la Sibérie, en hiver. Selon elle, rien ne va plus : pas de neige, cette année, ou alors une neige sale. C’est inquiétant. Êtes-vous seule ? Je luis dis que oui. Elle est horrifiée. "Seule ! Mais vous n’avez pas peur ? Que fait votre mari ?". Je suis seule, je n’ai pas de mari et je n’ai pas peur. Peur de quoi ? De rencontrer des personnes comme elle ? Elle me voudrait du mal ? Mon aplomb la fait rire, de même que le voisin de l’autre fenêtre. "Vous faites rire tout le monde, même le Géorgien. Moi, je m’appelle Nina, je vais à Saint-Pétersbourg" – Vous habitez Khabarovsk ? – Oui, ma famille est là depuis 1937. Mon père a été fusillé. Oh, ce pays.... Staline, Staline, comment pourrait-on effacer cela ?

Et Nina raconte. J’avais été prévenue : il n’y a que le train pour entendre les histoires russes. On ne se reverra pas, on est là dans une indolente et tiède intimité. De 1929 à 1953, Khabarovsk a « accueilli » 172 700 prisonniers dans le « dal’lag ITL » - camp de redressement par le travail de l’est lointain. Occupés à des travaux ferroviaires, routiers, fluviaux et agricoles [1] . Le père de Nina était de ceux-là, rejoint par sa femme, qui abandonne un appartement à Saint-Pétersbourg. Nina grandit sans père, devient professeur de mathématiques, d’abord au collège, puis pour les adultes, en cours du soir. Se marie, a des enfants, divorce.

"Dochetchka !" Nina embrasse une photo de sa fille, soudainement sortie de la poche d’un pantalon hawaïen aux couleurs éclatantes. Puis embrasse une double icône portative. Dochetchka, c’est la dame du quai de Khabarovsk. Nina croit que je vais d’une seule traite à Moscou, mais je l’informe que je m’arrêterai à Tchita. A Tchita ? Quoi faire, à Tchita ? Le Géorgien s’en mêle : "Hé, même les Géorgiens s’arrêtent à Tchita". Nina est ahurie. J’ai le sentiment de lui avoir dit que j’allais à Vesoul après un séjour au château de Versailles.

A brûle-pourpoint, le Géorgien me demande si Sarkozy est géorgien. Il se trouve des ressemblances avec notre tovaritch president’. Les cheveux, la peau, le nez, l’allure... Il est comment, ce président ? Dans le compartiment, on estime qu’il y va un peu fort à la manœuvre, côté femmes. Quel homme ! On a suivi avec intérêt ses aventures, le yacht, la première femme, puis l’autre, elle est quoi ? espagnole ? Ah, italienne... Nous regardons par la fenêtre défiler les bouleaux. Italienne, espagnole, finalement, ça doit bien être la même chose : c’est loin.

Paysage

Le chapitre politique était ouvert. Nina votera Medvedev. Il est jeune, il est gentil, il ne boit pas, il est amené par Poutine, et c’est quand même bien Poutine qui a remis le pays d’aplomb. Medvedev sera un autre Poutine, en plus rond. Intelligent, instruit. Avec eux, la Russie se tient droite. Le Géorgien est perplexe : "on est bien seuls, pour se débrouiller". Votera, votera pas ? Il ne sait pas. Nina est furieuse : ne pas voter ! Ah non, il faut voter. C’est le premier pas de la démocratie. C’était mieux, avant, quand c’était l’union soviétique ? Oui, il y a des choses qui étaient mieux, tout le monde avait un travail, même pour ne rien faire, un revenu, même modeste. Tandis que maintenant... Mais tant de morts, tant de morts. Silence. Le Géorgien fait le compte des vivants : "2% de trop riches, qui nous volent, 2% de trop pauvres, qui nous volent aussi, et puis le reste".

Nina s’informe sur la retraite en France. Travailler 41 ans ? Oh la ! Faut réfléchir... En Russie, il faut avoir cotisé 25 ou 20 ans (selon qu’on est homme ou femme). Nina a cessé de travailler peu après la chute de l’URSS, elle a fait des petits boulots. Seule privilège maintenu : un voyage annuel en chemin de fer.

Nous papotons, et elle prépare le déjeuner : d’où sort-elle tout ça ? D’un sac rempli de provisions, il y en a pour ses six jours de train...


[1Source : association Memorial - la carte des goulag